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AWA FADIGA : Diagnostic d’un système en souffrance

AWA FADIGA : Diagnostic d’un système en souffrance

Opinion

Awa Fadiga, voici un nom qui a fait grincer des milliers de claviers en une semaine. Belle jeune dame au teint d’ébène, mannequin par alternance, dans la fleur de l’âge, l’avenir prometteur.  Tu avais sûrement beaucoup à offrir à ce monde, beaucoup à partager avec ta famille, beaucoup à recevoir aussi. Mais l’histoire en a voulu autrement.

Paix à ton âme ma chérie. Mais aujourd’hui, je ne viens pas pour récriminer comme des dizaines l’ont fait sur la toile. Raz de marée d’indignation, de désolation, de colère… Indignation justifiée certes, mais un peu trop à mon goût surtout quand ça déborde en injures. Comme le disait Farida Nabourema dans son article du 04 avril dans l’Intelligent d’Abidjan, la scène d’Awa Fadiga a causé autant d’émotions peut-être parce que c’était Awa Fadiga. Elle était sûrement unique, spéciale et aimée par plusieurs ; et donc, son décès a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Mais dans «le silence de l’indifférence», des milliers de jeunes africains décèdent ainsi chaque année.

Des milliers de personnes meurent dans nos hôpitaux faute de soins, de moyens, de manque de professionnalisme ou par négligence. Des milliers de personnes meurent torturées par la vie, par la faute de la méchanceté humaine, tout simplement par manque d’humanisme. Awa, Koura, Franck, Stéphane, Pascal, etc… la liste est longue, très longue.

Awa, l’émotion semble passer peu à peu, mais j’ai besoin de revenir sur cette sinistre et tristement célèbre affaire pour comprendre. Comprendre ce que je sais peut être déjà.

UNE NUIT PAS COMME LES AUTRES

Cette nuit du Dimanche 23 Mars 2014, comme des dizaines de victimes d’agression, tu étais sûrement sortie prendre du bon temps, rendre une visite, ai-je lu dans les médias. Je ne peux pas trop revenir sur ces faits parce qu’on a lu tellement de versions…

La version la plus plausible est que tu as emprunté un taxi et que tu as été sauvagement agressée puis jetée du taxi en pleine course. Le “témoin” de la scène dit avoir appelé les gendarmes. Je me demande toujours pourquoi ? Une personne gisant plein de sang sur la route côté Agban a-t-elle réellement besoin de gendarmes ? Pour quoi faire ?

Bon, je suppose que le camp d’Agban étant pas loin du lieu, c’était le mieux à faire. Bref, les pompiers ont été alertés, et t’ont conduit au CHU de Cocody.

La suite nous la connaissons, ou du moins, nous avons eu écho de ce qui s’est passé dans les heures qui ont suivi ton arrivée à l’hôpital jusqu’à ton décès.

UN SYSTÈME DE SANTÉ MALADE

Comment demander à un malade d’en soigner un autre ? Tu ne le savais peut être pas ma belle chérie, mais c’est juste ce qui t’es arrivé.

Le système de santé ivoirien est léthargique. Il agonise de ses hôpitaux délabrés et sous-équipés, de ses praticiens qui travaillent dans des conditions précaires et rudimentaires, de la misérable solde qui s’affiche sur leur bulletin de salaire chaque fin du mois, et qui les pousse, jour après jour, à s’attacher à leurs gombos*, négligeant le service d’état.

Je me souviens encore en 2002, j’ai passé deux mois au service de parasitologie du CHU de Treichville pour mon stage. Recyclage sur recyclage de matériel nous faisions. Même la lecture au microscope s’avérait être une besogne de magicien tant le matériel était vétuste. J’aurais espéré que les choses aient changé depuis ce temps mais hélas il n’en est rien. Entre l’argent du matériel qui est détourné et le matériel lui-même qui disparaît…

Je me suis sentie très triste, lorsque j’ai ouï dire que notre ministre de la santé avait fait un communiqué sanctionnant quelques personnes dont le directeur du CHU, deux semaines après un communiqué qui indiquait que le service n’avait pas failli. Ecœurée de cette pseudo justice qui cherche toujours des boucs émissaires pour sauver la face.

Donc on savait que, depuis des années, plusieurs services dans nos différents hôpitaux étaient fermés? Que les scanners étaient en panne ? Mieux, on avait les moyens de les remettre en état de fonctionner et rien n’était fait? Il a fallu la mort d’une parmi des milliers d’autre pour faire frémir le politique. J’ai eu honte en lisant ce communiqué, qui venait comme porter une contre-vérité au communiqué précédent de la même ministre. Attendez mais pourquoi diantre sanctionnez-vous donc des personnes, qui vous disiez, avaient bien fait leur travail ? Et dont certains avaient même reçu les félicitations de membres de la famille d’Awa. Manipulation politique,  rien de plus, encore une fois.

Ce qui me chagrine le plus, c’est que, comme d’habitude, on refuse de voir les choses en face.

UNE AFFAIRE DE CONSCIENCE PROFESSIONNELLE

Durant ces quelques jours d’agitation liés à ce décès, je lisais dans 70% des publications l’expression “conscience professionnelle”. Là encore, je ris.

Vous prétendez chers ivoiriens savoir ce qu’est la conscience professionnelle ? Vous qui passez des heures à naviguer et à poster des messages sur Facebook,  à jouer à Pet rescue Saga et autres jeux en ligne ! Vous servant des postes du service bien sûr. Vous, incapable de bien gérer un client en banque ! Vous qui considérez l’homme non pour son humanité mais par rapport au poids de sa poche ! Vous, incapables de respecter les règles les plus basiques de la bienséance !  Qui mettez les dossiers des autres en pseudo coma attendant une commission pour les perfuser et les réveiller ! Jeunesse corrompue et corruptrice, indisciplinée, laxiste, et j’en passe. Il fait vraiment beau de regarder dans l’œil de l’autre.

SÉCURITÉ, BESOIN DE SÉCURITÉ

Comment Awa, t’es-tu retrouvée à l’hôpital ? Par la faute de qui ? Un taximan agresseur. Je ne crois pas que ce soit la première fois que telle chose arrive à Abidjan. Samedi encore, je dînais avec une vieille copine qui me racontait son agression d’il y a 3 ans à Angré. Ce dimanche 06 Avril, les pompiers ont récupéré  le corps d’une jeune dame dans un caniveau, non loin de chez moi à Marcory. La jeune et belle dame avait été jetée là par un chauffeur de taxi dans la nuit vers 23h. Une anonyme de plus.

Chaque jour, depuis quelques années, on nous balance par SMS ou via les réseaux sociaux des plaques d’immatriculation, des informations sur des taxis suspects et j’en passe. Même pas besoin d’être en taxi de toute façon, nous avons tous entendu parler de gangs à la machette, des voleurs à moto et que sais-je encore.

Une jeune dame meurt parce qu’en amont elle a été agressée par un taximan bandit et on saute tout de suite sur les médecins. OK, si le corps médical avait bien fait son travail, Awa aurait eu la vie sauve. Dans ce cas, cette histoire ne serait donc qu’un fait divers comme tant d’autres pour garnir les pages d’Allo police, de Soir Info ou de je ne sais quel autre journal ?

Nous vivons un réel problème de sécurité à Abidjan. Hohoo, toc toc, quelqu’un s’en soucie ? Aucune mesure sécuritaire annoncée, même pas d’enquête policière,  rien, rien de dissuasif, rien de judiciaire. Les boucs émissaires ont été trouvés,  les jeunes se sont calmés sur la toile, on passe à autre chose. Vraiment ? J’espère que non. J’ai vu sur internet il y a quelques jours un pseudo portrait-robot du taximan agresseur. Serait-ce le début d’une justice future ? Le temps nous le dira.

Il y a quelques jours, j’entendais à la télé qu’une campagne contre les coupeurs de route était lancée dans la région de Bouaké. Félicitations. Mais vous avez peur des bandits d’Abidjan ou quoi ? Braquage de banques, agression en pleine journée, vols dans les maisons, comme dans la mienne un 18 octobre en plein midi. Braquage de voitures au feu, en présence de policiers. Bizarrement, ces corps habillés sont partout, arrêtent des centaines de voiture chaque jour pour des contrôles, mais mon constat est que nos véhicules oranges à bonnet jaune sont à 70% exemptés de contrôles. Quand c’est le cas de toutes les façons, l’affaire est vite arrangée avec un petit billet, suivez mon regard. Dans ce contexte qui donc va se soucier de notre sécurité ? Qui va l’assurer ?

Au final, il serait temps de s’attaquer de front aux problèmes et du système sanitaire et de la sécurité du pays. Les deux combats sont à mener en parallèle : ils sont tous les deux aussi urgents l’un que l’autre si l’on veut éviter, à l’avenir, d’autres cas Awa Fadiga.

*GOMBO :  activité professionnelle ou petit business qu’un individu entreprend parallèlement à son activité officielle (pour joindre les deux bouts).

4 Comments

  1. SEYE
    30/04/2014 at 1:01 pm
    Reply

    Superbe article. Tout est dit

  2. Malok
    30/04/2014 at 4:15 pm
    Reply

    100 % d’accord avec la conclusion. Les ministères de la sécurité ET de la santé sont tous les 2 à blâmer.

  3. lucie
    30/04/2014 at 6:31 pm
    Reply

    Merci Jemina pour ton cri du coeur. J’en ai encore la chair de poule. Paix à l’âme de Awa Fadiga, face visible de l’iceberg…

  4. Maimouna
    01/05/2014 at 1:45 am
    Reply

    Jemina ton cri de coeur devrait interpeller tout le monde! Ta conclusion résume tout! bel article!

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