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Colloque “penser et écrire l’Afrique aujourd’hui”

Colloque “penser et écrire l’Afrique aujourd’hui”

Afrolife, Arts et entertainment, Culture et Lifestyle, Histoire
Je fais partie des privilégiés qui ont participé au colloque « Penser et écrire l’Afrique Noire aujourd’hui » du 2 Mai 2016 au collège de France. Colloque initié par Alain Mabanckou, écrivain, professeur à UCLA et dirigeant de la chaire de création artistique de cette année académique 2015-2016.
J’ai découvert Alain Mabanckou grâce aux Palabres autour des arts. Parmi sa bibliographie lue, j’ai beaucoup aimé Demain j’aurai vingt ans et détesté Mémoires de Porc-épic.
Je suis toujours surprise de sa popularité et de son succès auprès du public français (francophone) blanc. L’africaine suspicieuse que je suis ne peux s’empêcher de « se méfier des nôtres qui plaisent autant aux Blancs ». Certains destins ne s’expliquent pas, il faut creuser chez Dieu et les ancêtres. J’apprécie respectueusement son engagement résolu envers la promotion de la littérature africaine, la littérature d’auteurs afro descendants. On peut tout lui reprocher mais de cela non.
En introduction, Alain Mabanckou explique qu’il a organisé ce colloque afin de lancer une réflexion globale venue de l’Afrique noire,  de sa diaspora et des cultures qui interagissent avec le continent noir. Rassembler des philosophes, historiens, politologues, économistes, écrivains, artistes, toutes les énergies possibles pour penser l’Afrique.
Le colloque s’est articulé autour de 4 thématiques qui ont rythmé la journée.
 Mabanckou

Panel #1 : Penser l’Afrique

Le philosophe africain comme traducteur lui permet de vivre et penser en plusieurs langues, de penser de langue à langue avec la traduction comme la langue des langues. Philosopher dans un va et viens (par exemple entre Akan et Anglais) et ne pas penser séparatiste tout en gardant à l’esprit les quelques mots intraduisibles.
Effets de miroir : penser l’Afrique, penser le monde. Pour les africains, « je suis parce que nous sommes », l’intérêt commun est au dessus des privilèges individuels. La philosophie africaine est une ouverture à l’autre dans laquelle chacun peut puiser les armes nécessaire à la compréhension de son âme et se retrouver, y compris les Occidentaux.
Penser l’Afrique à partir de sa littérature, c’est régler les comptes avec la bibliothèque coloniale.
Penser une Afrique affamée, c’est ne pas négliger les besoins primaires pour assumer la dignité.
Lutter contre le capitalisme, c’est se battre contre la neige ou la pluie mais on a raison de s’indigner pour une meilleure humanisation des rapports de force.
J’étais pliée de rire quand Célestin Monga a fait allusion au discours de Sarkozy sur l’Afrique. Il n’a pas jugé utile, nécessaire de répondre, d’écrire, de s’offusquer. Pour lui, c’était même très rassurant de voir la démocratisation de l’imbécilité des présidents. « Le plus important, c’est ce que les Africains pensent d’eux-mêmes. »

 afrique livres

Panel #2 : Ecrire l’Afrique aujourd’hui

Le moi au miroir fragmenté du Nous, c’est la capacité d’écrire un continent à partir d’une expérience individuelle, être le miroir de soi et être le miroir des autres. Être selon les circonstances une mouche ou une abeille, c’est-à-dire puiser dans nos poubelles intimes ou fleurter avec nos succès merveilleux. Le plus important dans cette écriture, c’est la qualité du traitement quelque soit l’angle abordé.
Africaines d’aujourd’hui, africaines d’hier, c’est avoir conscience qu’être femme, c’est être continuellement renvoyé à son corps et à l’hyper sexualisation. La responsabilité de l’écrivain-e est de combattre cette image de la femme noire.
Le papier de Lucy m’a beaucoup ému parce que c’est ce que de nombreuses femmes noires de ce monde vivent et ressentent à de divers degrés. Les agressions qu’on reçoit aussi bien des blancs que des noirs créent des blessures dont il faut une forte dose de courage pour s’affranchir. Son discours était très poignant et je ne comprenais pas comment certains arrivaient à en rire ou hausser les sourcils. Comme quoi.
Les rêves de Kong de Binger, ou la Côte d’Ivoire donnée à la France, font le pont sur la nécessité d’écrire ce qui n’est pas dit, ce qui est caché intentionnellement. Fêter le centenaire de Roland Barthes sans mentionner que son grand père maternel a été gouverneur de colonie francaise. L’Afrique d’aujourd’hui s’écrit dans l’histoire qu’on ne dit pas. Et parce que l’Afrique a été colonisée par les rêves de certains, on va la décoloniser par d’autres rêves.
Ecrire et jouer l’Afrique aujourd’hui, c’est partir de soi et se nourrir de toutes les influences extérieures. C’est faire du théâtre en ne faisant pas le rêve d’autrui, c’est dépasser les a priori, les injonctions, les polices et c’est surtout boxer la situation. Fabriquer sa propre francophonie dans son espace en dépassant l’influence de la France. Le théâtre africain ne la ferme pas, il est semblable à un chiot sauvage. Jouer en Afrique est une forme de résistance à part entière, c’est rester en colère, écrire debout, ne jamais être d’accord, ne pas avoir de complaisance pour ne pas être piégé dans le rêve de quelqu’un d’autre. C’est aussi avoir des Alliés en Afrique et en Occident.
« Nous ne parlons pas que des théâtres des hommes, nous parlons bien sûr du théâtre des hommes. »
Cette tribune était très lyrique et émotive. Moi qui suis d’une grande sensibilité, je savourais du petit lait à chaque syllabe avec des pouces levés.

 carte afrique

Panel # 3 Ecrire la France Noire : la diversité en questions

La France noire au regard de l’histoire de France, ce sont les héritiers d’une histoire commune, douloureuse et non assumée.
Les représentations de l’Afrique pour les Afro descendants de France, multiples et contrastées, leur permettent  de se construire une identité sociale.
Formuler la question noire dans les médias : du déni à l’affirmation, du racisme ordinaire et systémique sans aucune conséquence à l’émergence de médias alternatifs.
Etre noir en France en 2016: c’être à la quête de son identité et de sa place entre les préjugés tenaces et nauséabonds, une aventure ambiguë.
Ce panel confirme bien cette France très raciste qui ne reconnait pas les différences ethniques pour mieux les discriminer, les dévaloriser, les invisibiliser. Aux âmes de s’affranchir de la mémoire sélective, sur tous les fronts, par tous les moyens, avec tous les arts.

Collège devant

Panel #4 L’Amérique au miroir de l’Afrique

L’Afrique à l’Université : globalisation et décolonisation
Les universitaires américaines accordent une place importante aux études africaines. A contrario de la France, les écrivains africains ont un statut et une reconnaissance dans ces lieux de pouvoir.
Comme par hasard, tous les panelistes enseignants-professeurs sont des titulaires de chaires aux USA et il aura fallu que Mabanckou traverse l’Atlantique pour être invité au Collège de France à tenir une chaire de création artistique sur l’Afrique.=, une chaire exceptionnelle, temporaire, non permanente.
Haïti : Présences africaines, ruptures et mythologies. Rôle fondamental d’Haïti dans le mouvement de la négritude, dans la remise en question permanente de la diaspora.
Afrique océanique, le rapport avec la culture océanique, la représentation de l’eau pour les Africains. Il faut déconstruire les frontières en ne séparant pas le continent de ses Afriques de l’océan.
Afropolitanisme et afrofuturisme, entre le passé et le futur; l’originalité et la singularité de l’écriture et des arts africains.
Panel plus lourd qui demandait bcp plus de concentration coïncidant par là même avec la fin de la journée.
Aussi, est ce avec grande joie que j’ai recueilli les slams du poète-slameur Capitaine Alexandre.
Prestation improvisée et fort brillante de cet artiste, dandi assumé. Belle découverte pour mon coeur. Un délice pour les sens.
L’intervention de clôture, pour en finir avec le sanglot de l’homme noir a permis à Mabanckou de parler de la dichotomie du Noir, entre passé, présent subis et auto responsabilisation avec pour mots ultimes la citation de Frantz Fanon « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge »
Journée très intelligente et très inspirante. Une journée enceinte.
Des intervenants de qualité originaires des Congo, Cameroun, Côte d’Ivoire, Haïti, Réunion, Sénégal, Togo, Zimbabwe, France, Angleterre, Etats Unis. Réfléchir, Penser et respirer le même air que tous ces talents venus d’ici et d’ailleurs était assez jouissif.
Des rencontres avec des personnalités et des tempéraments diverses, des discussions avec des auditeurs passionnés, des pauses déjeuners/ toilettes enrichissantes, des échanges d’arguments, des points de vue absolument contraires pour un objectif commun, des paroles en privé ou en public, graines de réflexion et de remise en question permanente, des instants de vie capturés. Et mince, je n’ai pas fait de selfie avec Dany Laferrière!
Merci Mabanckou pour ce moment ! Paris est magique !
Pour en savoir plus sur la biographie et la bibliographie des orateurs :
Panel #1: S. Bachir Diagne, L. Moudileno, S. Kodjo-Grandvaux, C. Monga
Panel #2: S. Tchak, A. Gauz, L. Mushita, D. Niangouna
Panel #3: P. Blanchard, P. Ndiaye, R. Diallo, F. Durpaire
Panel #4: D. Thomas, D. Laferrière, F. Vergès, A. Mbembe
Keidi

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