Blog posts

Elle chantait bien mais qu’est-ce qu’elle était moche !

Elle chantait bien mais qu’est-ce qu’elle était moche !

Afrolife, Culture et Lifestyle, Histoire, On reste poli, Opinion

Ce que le film Nina nous dit (ou pas) sur le racisme culturel. 

Elle chantait bien , mais qu’est-ce qu’elle était moche”! Cette phrase, c’est un euro-français qui l’a prononcée alors que nous nous dirigions vers le bar-restaurant africain où j’ai l’habitude de chanter les chansons de la grande prêtresse. Assise à l’arrière de la voiture, je suis restée interdite. Je savais bien que lancer un débat sur le racisme culturel ne mènerait à rien, surtout avec cette personne qui apparemment était persuadée que sa définition de la beauté était universelle. Et surtout parce qu’en disant cela, c’était aussi à moi qu’il disait : tu chantes bien , mais qu’est-ce que tu es moche !

Ce qu’il sous entendait, comme l’ensemble de la société française “traditionnelle”, c’est qu’une femme avec un concentré de traits déclarés négroïdes par des pseudo-scientifiques racistes ne peut être belle. Comme une majorité de personnes il a cru à ce mensonge qui veut que certains traits sont intrinsèquement et invariablement repoussants. Oubliant que cette volonté de définir des races et de classifier les humains ( classification précaire par ailleurs, mais c’est un à autre débat ) n’avait qu’un seul but : mettre certains à distance pour justifier leur exploitation.
La logique va ainsi : si ils sont autres, si ils sont différents alors ils ne sont peut-être même pas humains, et si on peut par la même occasion décider qui est supérieur et plus beau, ce sera “nous”, bien sûr.

 NinaSimone- Twitter

Cet épisode m’est revenu en mémoire, alors que la polémique autour de l’autoproclamé biopic sur Nina Simone fait rage. Pour ceux qui ne sont pas informés, cela fait bien six ans que la production était annoncée. Plusieurs actrices ayant décliné l’offre,le rôle principal a finalement échu à Zoé Saldana. Le film est outrageusement diffamatoire, puisqu’il raconte une relation amoureuse de neuf ans entre Nina et son assistant personnel Clifton Henderson (David Oyelowo), relation typiquement improbable puisque ce dernier était homosexuel. La réalisatrice étant elle-même lesbienne on peine à comprendre cette impasse monumentale sur les faits. Bref ! Les premières images montrent une Zoe Saldana littéralement peinte en noir,affublée d’un faux nez et d’une perruque afro. Et c’est là que le bât blesse.

Soyons clairs, le film, du fait du manque de respect qu’il démontre envers l’histoire de la chanteuse et de sa famille, ainsi que de sa volonté évidente de faire du profit en racontant ce qui vend (une romance totalement imaginaire) n’aurait jamais dû être tourné. Mais il va encore plus loin, il  se moque du combat de Nina Simone pour l’affirmation et la reconnaissance des femmes au teint sombre et aux traits “négroïdes”. Et ce de la pire des manières, en affirmant qu’elles ne sont mêmes pas dignes de se représenter elles-mêmes. Pour comprendre l’outrage à la communauté noire, il faut refaire un petit tour en arrière dans l’histoire du “blackface”. A une époque, les producteurs n’auraient sous aucun prétexte fait jouer de noirs dans leurs films, alors ils maquillaient des blancs pour jouer des rôles de nègres caricaturaux. Le but étant de promouvoir une image mensongère des noirs (dans le cas présent une femme émotionellement affamée et obsédée). C’est un peu ça, le film Nina, sauf qu’ici on maquille une afro-latine claire de peau. Décidément, pour reprendre les mots de l’activiste Shaun King, 2016 ressemble beaucoup à 1966.

NinaSimoneSleeve grd

Je l’avoue , la première fois que j’ai vu Nina Simone , que je ne connaissais jusque là que par le sample de Lil Wayne sur “Misunderstood”, je l’ai trouvée étonnement laide. A cette époque,avec mon teint chocolat, mon nez et mon visage rond, je me trouvais moche aussi. Je me comparais à ma soeur, claire de peau, et à ses traits “commerciaux”. Au Lycée, la différence était clairement perceptible entre les claires/brunes et les “chocolat”. Tout le monde leur courrait après, et on ne parlait que d’elles. Après tout, c’était aussi elles qui passaient sur TRACE TV. Je vous laisse donc imaginer avec quels égards on traitait les métis, quant aux blancs, c’était une autre affaire…

 Mais ça , c’était avant. Aujourd’hui je considère Nina comme l’une des plus belles femmes que la terre ait jamais porté. Plus je la contemple plus son visage rayonne d’une beauté majestueuse. Et je me vois (enfin) de la même manière. Que s’est-il passé entre temps ?  J’ai cessé de fixer mes yeux sur le “modèle” de beauté eurocentré. J’ai regardé de plus en plus d’images de noirs de toutes les couleurs et de tous les phénotypes. Ce n’était pas prémédité, mais le résultat est évident : je sais aujourd’hui que la supériorité esthétique des phénotypes “europoïdes” n’est qu’une invention et que ce n’est pas à la culture blanche dominante de me définir par opposition à elle-même, comme son négatif, mais  à moi de définir le monde par rapport à moi même.

Grâce aux droits “artistiques” d’une certaine Cynthia Mort (la réalisatrice), le premier film tourné sur Nina Simone ne permettra pas à des millions de femmes et surtout de jeunes filles noires de faire un pas en avant vers cette prise de conscience : elles sont ( belles) jeunes, noires et talentueuses. C’était pourtant le combat de sa vie. Et apparemment le dernier des soucis de tous ceux qui ont participé à cette honteuse entreprise. Sur ce, je vais laisser Nina nous dire elle-même ce qu’elle pense du colorisme…

NinaSimone- Fourwomen
 

2 Comments

  1. Sula
    09/03/2016 at 3:53 pm
    Reply

    La personne la mieux indiquee pour ce role aurait ete India Arie!

  2. Kimy
    10/03/2016 at 8:39 pm
    Reply

    Excellent article!

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *