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Le prêt à penser panafricain à l’épreuve de la crise gabonaise (Part 2)

Le prêt à penser panafricain à l’épreuve de la crise gabonaise (Part 2)

Actualités, Histoire, On reste poli, Opinion, Politique et Economie

Suite et fin de la partie 1 de l’article du même nom

La vérité est ailleurs

Bongo, bien conseillé, peut feindre, pour des besoins de communication, de combattre contre les réseaux qui l’ont quand même jadis soutenu. Mais ceux, comme nous, qui analysent et veulent réfléchir ne peuvent pas être dupes.

D’abord parce que les intérêts français ne se portent pas moins bien. Ou plutôt s’ils ont diminué ce n’est pas du tout à cause de sa politique.

Sans que M. Bongo n’y soit pour grand-chose, l’intérêt de la France pour le pays n’est plus si stratégique qu’il y a quelques années :

– L’uranium ? Elle ne l’exploite plus. D’ailleurs personnes ne parlent vraiment de la pollution des sols et nappes phréatiques, laissée en héritage.

– Le pétrole ? Avec la chute des cours, Total (premier contributeur au budget de l’état gabonais, il y a encore deux ans) réduit la voilure (plans sociaux) pour se concentrer sur le Nigéria et l’Angola (où ils sont depuis aussi longtemps qu’au Gabon)

Certains évoquent le redressement fiscal de 800 millions de dollars, réclamé par le ministère de l’économie gabonais, comme preuve d’une lutte réelle d’Ali Bongo contre la France. C’est déjà oublié, que juste avant cet épisode, l’état gabonais avait réclamé et obtenu d’Addax Petroleum (entreprise chinoise) la bagatelle de 400 millions de dollars. Et surtout, le litige a été réglé en 2015, « à l’amiable ». Personne ne sachant ce que Total a réellement payé (pas la somme annoncée c’est certain), ni à qui elle l’a payé… Ce qui est sûr, c’est que le PDG de Total et M. Ali Bongo en sont sortis très satisfaits l’un l’autre.

La lutte de M. Ali Bongo contre la Françafrique aurait donc aussi épargné la seconde base militaire française la plus importante d’Afrique (le 6 ème BIMA) ? Ou encore dédaigné de régler le monopole d’Air France pour les voyages vers l’Occident ?

Au-delà, après son adoubement honteux par l’Elysée, Ali profite toujours de sa part de système mis en place au niveau national : des institutions corrompues et inféodées, formatées pour maintenir en place les serviteurs de la Françafrique. Curieux pour un combattant panafricaniste…

Enfin, on oublie souvent que M. Ali Bongo a voté la résolution de l’ONU (le Gabon présidait le Conseil de Sécurité) qui a permis le bombardement de la Libye, après avoir convié Kadhafi à « se retirer de lui-même » pour « faciliter la réconciliation du peuple».

Il a d’ailleurs eu des propos encore plus durs envers Gbagbo : «Trop de vies ont été perdues à cause de cet aveuglement. Kadhafi, comme Gbagbo avant lui, n’a pas eu, ou n’a pas voulu avoir, la lucidité nécessaire pour ne pas prolonger inutilement la liste des victimes de cette guerre»

Il ne suffit pas de proclamer qu’on tient tête à l’Occident pour devenir subitement panafricain ! C’est d’ailleurs tellement réducteur de définir le panafricanisme en opposition (donc en lien) avec l’Occident…

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La Françafrique en question

Alors, oui les africains soutiennent qu’il y a une ingérence de la France dans cette crise au Gabon.

Mais acceptons que les motivations et systèmes d’hier aient pu évoluer. Une réflexion même superficielle nous permet de penser que :

Jadis : la France avait besoin de soutiens lors des votes à l’ONU et donc intervenait de manière à avoir des vassaux plus que des partenaires. De plus, certains dirigeants africains préféraient volontairement rester dans le giron de la France.

Aujourd’hui : les milieux d’affaire, la diplomatie et les gouvernements en France ne sont plus forcément en grande osmose et ont du mal à établir une stratégie commune, sans compter l’irrésistible offensive chinoise, anglo-saxonne et même indienne sur les richesses du continent. Incontestablement, la France n’est plus autant maîtresse du jeu.

On nous demandera des preuves ? On ne compte plus les affaires de disparition de sujets français (le journaliste Guy-André Kieffer, le juge Borel) qui n’ont finalement entraîné aucune punition ou représailles.

La France a perdu quasiment toute influence dans la région des grands lacs, et ceci au profit des anglo-saxons, et non pas au profit, comme on aurait pu l’espérer, d’une réelle indépendance du Rwanda : avec un Paul Kagamé formé dans les écoles militaires US et conseillé par Tony Blair (Kagamé fait du bon boulot, il faut le reconnaître ! Même si ses opposants disparaissent souvent dans des conditions sanglantes).

Bref, nous croyons que nos pseudo-intellectuels panafricanistes donnent trop de pouvoir à cette entité plus si bien définie qu’ils appellent France ou Occident.

Dire que la France fait ceci ou la France instigue cela est simpliste et n’explique pas grand-chose, et surtout ne permet pas de prévoir les prochains coups à jouer.

L’Etat français n’est plus aussi hégémonique dans son ancien pré carré. L’admettre est déjà une bonne chose pour appréhender les prochaines années avec efficacité.

Pour nous, il n’y a plus une Françafrique (un état qui domine ses ex-colonies avec une politique et une stratégie globale) mais des françafriques : plusieurs réseaux de business et de corruption avec leurs propres logiques.

La réussite d’un Bolloré en Afrique, en est la preuve.

Par exemple, alors que les autorités politiques françaises étaient visiblement en froid (voire plus) avec l’ex-président Gbagbo de Côte d’Ivoire, et alors que tous les panafricanistes juraient que c’était encore une fois une question d’intérêts économiques menacés, Bolloré gérait pépèrement la totalité du port d’Abidjan. Sa présence s’étendant même jusqu’à la culture de tabac, cacao et caoutchouc. L’observatoire des médias à l’époque avait même souligné que la presse gratuite du groupe Bolloré soignait l’image de Gbagbo en France, à contre-courant des autres journaux qui évoquaient la victoire de M. Ouattara (dans une suspecte unanimité).

Nous voyons donc que le logiciel « La Françafrique nous spolie » n’est plus assez à jour pour pouvoir expliquer ce qui se passe dans l’Afrique actuelle.

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Des chiffres et des êtres

Si on se penchait sans a priori sur la situation du Gabon ? En effet, pourquoi appliquer les mêmes schémas de pensée usés jusqu’à la corde alors que le Gabon est si atypique en Afrique ?

Avec moins de deux millions d’habitants (dont 40% sous l’âge de 15 ans), les problématiques d’enrôlement de la population et de comptage de voix ne sont pas les mêmes qu’en Côte d’Ivoire par exemple.

Pendant longtemps le pays a affiché le PIB par habitant le plus élevé d’Afrique (il est toujours dans les 3 premiers actuellement). Dire que le Gabon avait les moyens d’être un petit Qatar africain est un euphémisme. Pourtant 20% des gabonais vivent sans électricité. Les autres vivent au caprice des coupures plus ou moins longues de courant mais aussi d’eau (un comble pour ce pays où il pleut comme buffle qui pisse). 30% vivent sous le seuil de pauvreté. 1 actif sur 3 est au chômage.

Dire aussi que les promesses de M. Ali sont restées lettres mortes (ou à l’état de maquette, à part deux, trois autoroutes construites çà et là) n’est pas exagéré.

C’est pour cela que la partition jouée par nos amis du militantisme africain 2.0 sonne fausse.

S’il s’agit réellement d’intellectuels, comment se fait-il qu’ils parlent de « résultats contestés par l’opposition » comme si les résultats proclamés ne procédaient pas de la pire bouffonnerie ?

Comment osent-ils demander « avez-vous des preuves qu’il y a eu fraude » sans perdre leur sérieux ?

Qu’il lève fièrement le poing, celui qui croit qu’un corps électoral de 70 000 inscrits est capable de se mobiliser à 99,9% pour aller voter (soit plus de 45 points au-dessus de la moyenne nationale). Du jamais vu. Même au Baccalauréat, pourtant vital pour beaucoup, on n’observe pas ce genre de taux de participation.

Le second miracle est que ces 100% d’électeurs ont voté comme un seul homme à 95% pour M. Ali Bongo. Ces résultats arrivant opportunément 4 jours après l’élection, alors que l’ensemble du reste du pays le donnait battu avec un écart de 60 000 voix.

Si ces deux miracles (100% de participation et 95% de votes favorables) n’avaient pas eu lieu, M. Ali Bongo n’aurait pas pu se voir décerner la victoire à 6000 électeurs près.

Alors, relisons le début de ce paragraphe, et rappelons-nous de la situation précaire du gabonais au quotidien avant de laisser croire qu’il serait prêt à se déplacer avec engouement pour plébisciter celui qui n’a rien amélioré pour eux depuis 7 ans.

Les chiffres, on peut leur faire dire ce qu’on veut… mais aucun des panafricanistes 2.0 qui prennent la défense de M. Ali Bongo n’a pu jusque-là sérieusement expliquer la cohérence des chiffres donnés ici.ali-180

Naitre d’esprit, de nouveau

Nous nous targuons d’être des intellectuels, alors nos réflexions doivent être novatrices.

Mieux. Arrêtons de penser pour les autres. Fournissons les briques et les logiques qui permettraient à chacun de mieux comprendre l’histoire. Et peut-être mieux appréhender les possibles futurs.

En reprenant à notre compte la formule de Serge Latouche, « décoloniser l’imaginaire » pourrait être réinterprétée comme « arrêtons de croire que le buffle Françafrique d’antan continue à parcourir nos savanes ».

La France parle beaucoup dans cette histoire c’est vrai. La diplomatie française n’a pas intérêt à ce que le chaos s’installe au Gabon, pays qui reste peu ou prou le plus stable dans la région. Alors, il y a à parier que l’Elysée et le Quai d’Orsay naviguent à vue, essayant de se mouiller le moins possible : doutant à demi-mot de la sincérité des résultats annoncés, mais n’intervenant pas encore franchement pour le peuple gabonais, lors par exemple de l’assaut du QG de Ping (qui se situe quasiment en face de la base du fameux 6ème BIMA français).

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