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Mon Z (deuxième partie)

Mon Z (deuxième partie)

Culture et Lifestyle

Vous vous souvenez, j’ai emprunté un zem* pour me rendre à Godomey*. Mon kêkê-non avait un écriteau sur sa moto : “Heureusement que l’homme n’est pas Dieu”. Je voulais lui poser la question. Je l’ai fait. Bien entendu, je ne me suis pas hasardée à le faire en fon. Je ne comprends pas la langue “nationale”. Comment cela se fait-il? Honnêtement, je ne saurais répondre à la question. Mais en creusant un peu, je me dis que je ne me suis jamais intégrée véritablement à la vie de Cotonou. Oui quoi, j’adore les langues, j’en fais même mon métier, comment cela se fait t-il qu’en plus de trois années de présence dans cet environnement, je n’arrive pas à placer une phrase en fon?!…. Encore heureux que je me débrouille avec un “Anyi Godomey ha”. Généralement je tombe dans mon propre piège avec mes phrases introductives bancales qui font penser à mes interlocuteurs que je sais quand même tenir une discussion en fon. La preuve, cet autre kêkê-non que j’ai abordé une fois de la même façon, voulait avoir plus de détails sur l’endroit où je me rendais. A peine a t-il entamé sa réplique que je l’ai arrêté tout de suite.

Moi : Dis ça en français s’il te plait.

Zem : Mais tu ne comprends pas fon?

Moi : Je ne comprends pas bien. En français, c’est mieux.

Zem : Je vois. Tu veux aller dans la vons* ou bien c’est en bordure de voie?

Moi : C’est dans la vons, mais pas vraiment en profondeur. Dès le premier carrefour après l’école primaire, on vire à droite.

Zem : Ok, j’espère vraiment que c’est ça. Des fois, les clients t’indiquent leur destination en prenant bien soin de masquer certains détours. C’est sur place que le zem se rend compte que l’endroit indiqué au départ diffère un peu de ce qu’il découvre maintenant. Que faire? Renégocier le prix? S’en prendre au client parce qu’il nous a abusé? Ce sont des situations qui arrivent et parfois conduisent à de sérieuses échauffourées.

Moi : Pas de souci. C’est pas loin, tu verras.

Il faut quand même que je vous le dise. Mon zem m’a parlé dans un français plus que limpide. Vous ne le savez peut-être pas, il y a parmi ces conducteurs de taxi-motos des étudiants, des personnes à la recherche d’un premier emploi, des chômeurs.  Alors ne vous étonnez pas si vous tombez sur l’un d’entre eux qui s’exprime bien en français. C’est un hasard s’il fait zem. Il se cherche comme on dit. Un jour peut-être, il trouvera un emploi décent et laissera tomber cette activité. Ces zems sont facilement reconnaissables par leur élégance vestimentaire, par leur propreté, leur courtoisie, et surtout la qualité de leur phrasé.

On dirait qu’on commence à s’éloigner encore. Il ne faut pas, il ne faut pas :-).

Alors, rassurée par le français correct de mon zem, j’enchaîne avec ma question.

Moi : Pourquoi c’est marqué “heureusement que l’homme n’est pas Dieu” à l’arrière de ta moto?

Mon Zem : Ah tata, ça c’est une question hein! Quand tu vois le comportement de nos frères, tu penses que s’ils étaient Dieu, ça pouvait marcher? L’homme est mauvais hein! surtout le Béninois!

Je le disais, ça sent le vécu! Cette réponse me rappelle celle qu’a donnée le Président Emile Derlin Zinsou* à un journaliste au cours d’un entretien. A la question de savoir de quoi/qui il avait le plus peur au monde, il répondit : le Béninois! eh ben, quelle information! Bref, ne nous attardons pas sur ça aujourd’hui.

Mon Zem : C’est mon histoire qui est écrite comme ça derrière la moto!

Moi : Oh! vraiment?

Mon Zem : Tata, lorsque mon père a quitté ce monde, ma mère s’est remariée avec un autre Monsieur. Ce monsieur n’était rien d’autre que l’employé de mon père. Il s’est approprié les biens de mon père et nous a laissés dans le dénuement total. Ma mère quant à elle le bénissait chaque jour parce que soit disant, elle avait trouvé un père pour ses enfants. Il jouait bien le jeu. Jusqu’à ce que nous apprenions plus tard que c’est lui qui avait tué papa d’une façon non encore élucidée. Ma mère ne pouvait pas le savoir. Elle ne serait pas encore avec lui. C’est de là que j’ai quitté la maison pour aller me débrouiller dehors. Lorsque j’ai eu un peu d’économies, j’ai acheté la moto pour faire zem. Si ce Monsieur avait été Dieu, …. il se tut.

Les zems aiment beaucoup faire référence à Dieu quand il faut écrire quelque chose sur leur moto. Au hasard de mes balades, j’ai été particulièrement marquée par cet autre écriteau “heureusement que Dieu existe”. J’ai dû carrément demander au Zem de s’arrêter pour que je le prenne en photo avec son écriteau qui a été mon coup de coeur de la journée. C’est un sujet de philosophie à lui tout seul :

heureusement que Dieu Existe

Bref, aujourd’hui, je n’ai pas mon appareil photo. Je ne veux pas non plus insister avec ma philosophie de comptoir en cherchant à comprendre comment mon zem percevait Dieu. Je garde le silence aussi.

Après un court instant, il reprit la conversation et commença à me parler d’une dame qu’il aurait prise la veille, et qui allait dans un petit hameau à la sortie de Cotonou. La dame lui aurait expliqué qu’elle devait impérativement aller à cet endroit car il lui fallait faire établir des extraits d’acte de naissance pour son frère et sa sœur qui doivent passer respectivement le Bac et le BEPC cette année. Les extraits d’acte de naissance serviront ensuite à établir la carte d’identité des enfants qui sont sous son couvert. Après plus de 12 kms, il semblait rester encore du chemin à faire. Inquiet, il demanda à sa cliente si l’endroit était encore éloigné. Elle répondit par la négative, ce qui le rassura. Il fallait néanmoins s’arrêter pour prendre un peu de Kpayo*. Le réservoir de la moto était pratiquement vide.

Essence kpayô

Source

Les minutes deviennent longues et le trajet inquiétant. Après quelques kilomètres encore, rebelote : « c’est encore loin?». La dame que nous appellerons ici Akoba répondit qu’ils y étaient presque. Effectivement, après une dizaine de minutes, destination atteinte. Le hic, c’est qu’il se faisait tard et le tribunal où se délivre ce document était fermé.  Il fallut donc passer la nuit. Mais où ? Akoba lui proposa de rester avec elle, chez elle. Sa demeure ne serait pas loin. On remonta à bord à nouveau et en route pour la demeure de Akoba. En fait de demeure, c’est dans un cimetière qu’elle l’a conduit. En y arrivant, elle lui montra une tombe : « c’est là que j’habite » .

Il ne sait plus ce qui s’est passé ensuite, puisqu’il s’est retrouvé à Cotonou.

Des histoires du genre, il y en a à la pelle.

Ainsi donc, non seulement mon Z a fait un si long trajet sans être rémunéré (un forfait de 5000f pour l’aller/retour avait été négocié), mais en plus il s’est retrouvé proche de passer la nuit à une résidence inattendue.

Chère Afrique et ses mystères !

Quant à moi, j’arrive à peine à destination. Il ne s’agit pas d’une résidence inattendue :-).

Aurevoir!

Lexique

*Godomey : est une ville du sud du Bénin, dépendant de la commune d’Abomey-Calavi et située dans le département de l’Atlantique.

* Vons : acronyme signifiant Voie Orientée Nord-Sud, et qui par extension désigne n’importe quelle route secondaire non goudronnée

*Emile Derlin Zinsou : personnalité politique du Bénin. Il fut le président de la République du Dahomey de 1968 à 1969

*Zem : diminutif de zémidjan. Qui signifie : “emmène-moi vite” en langue fon

*BEPC : Brevet d’Etudes du Premier Cycle

*BAC : examen et diplôme sanctionnant la fin des études secondaires

* (essence) Kpayo : essence frelatée

4 Comments

  1. BADOURINO
    09/04/2014 at 9:19 am
    Reply

    L’activite de taxi moto est tres peu ou pas organisee. L’informel gagnant chaque jour du terrain sur les activites reglementees il est important pour ce cas d’activite que chaque partenaire se fixe des regles.
    Le client met toute de suite sous pression le conducteur de ne pas faire d’exces de vitesse sinon il descendra (l’accident est la premiere peur du passager)et le conducteur doit aussi se donner des limites. Le conducteur peut circonscrire l’exercice de son activite en des endroits qu’il connait ou il peut avoir de l’aide ou des heures bien precises de son travail.
    Ces genres d’histoires piluent a cotonou et certaines petites precautions parfois sauvent des vies humaines.
    Merci a toi OYATI1013 de nous faire “toucher du doigt” les dangers que chaque jour auxquels nous pouvons faire face.

  2. Eve Keidi
    10/04/2014 at 10:48 pm
    Reply

    Merci Oyati de nous plonger ds la culture cotonoise ‘ca se dit? ‘
    On apprend plein de choses. Je pense que l ton apprentissage du fon aurait ete plus facile si tu la pratiquais au quotidien au travail ou ds des cercles d amis proches.

  3. OYATI1013
    20/04/2014 at 4:42 pm
    Reply

    Merci à Badourino et Eve Keidi;-)
    Si si, cotonois ça se dit 🙂

  4. Maimouna
    23/04/2014 at 6:41 pm
    Reply

    Les écriteaux sur les zem me font penser aux wôrô-wôrô, taxis et gbakas à Abidjan alors 🙂
    Merci Oyati

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